De l’Algérie à la France
Longtemps, Salima a cru qu’elle pouvait tout réparer.
Née en France, elle grandit en Algérie après l’indépendance, où ses parents choisissent de s’installer en 1962. Très tôt, elle découvre l’exigence. Celle des études, de la compétition sportive, puis de l’enseignement universitaire. À treize ans, elle commence la natation de haut niveau. À dix-huit ans, alors qu’elle évolue en équipe nationale algérienne, elle choisit pourtant d’interrompre la compétition pour poursuivre ses études.
En 1991, les années noires la contraignent à quitter l’Algérie. Elle arrive en France, recommence presque de zéro. Une bourse de recherche, quelques contrats précaires, le RMI pendant un temps, puis une carrière universitaire qu’elle construit patiemment. Une trajectoire qui ne ressemble pas tout à fait aux autres.
« Dans ma carrière, il y a des trous d’air », dit-elle. Ces interruptions racontent sa réalité : celle d’une femme qui mène de front son métier, ses enfants, ses parents, les accidents de la vie. Une trajectoire cabossée, mais profondément habitée.
En arrivant en France, la natation n’occupe plus qu’une place lointaine dans sa vie. Les études, le travail, les enfants, les responsabilités sont passés par là. Pendant de longues années, elle ne remet presque plus les pieds dans un bassin.
À 35 ans, le retour à la natation
Puis la vie lui rend un fil qu’elle croyait rompu. C’est à 35 ans, après la mort de sa mère, que Salima retrouve la natation par l’intermédiaire de ses filles, inscrites dans un club. Un jour, il manque une nageuse pour une course d’interclubs. Ses filles soufflent alors à l’entraîneur que leur mère a déjà fait de la compétition. Intrigué, il lui propose de venir nager. Après l’avoir observée, il l’inscrit sur un 400 mètres. À l’arrivée, il lui annonce qu’elle n’est qu’à deux secondes du record de France masters de sa catégorie. L’ancienne compétitrice n’a pas disparu. Elle se réveille aussitôt : « OK, tu m’entraînes. »
Ce qui devait être une reprise presque fortuite devient une nouvelle aventure sportive. Les compétitions s’enchaînent. Salima décroche plusieurs titres de championne de France, un titre de championne européenne, ainsi qu’une troisième place aux championnats du monde.
Mais cette seconde vie de nageuse n’est plus exactement celle de ses dix-huit ans. L’eau devient un espace à part. Un lieu où elle respire autrement. Où elle retrouve une forme de liberté qu’elle croyait perdue.
Son père avait une formule pour parler d’elle.
« Salima, c’est les autres. »
Longtemps, cette phrase a parfaitement résumé sa manière d’habiter le monde. Salima est celle qui prend soin, qui soutient, qui répare. Comme si elle portait à bout de bras la vie des autres.
Puis, peu à peu, quelque chose change. Non pas parce que les difficultés disparaissent, mais parce qu’elle comprend que certaines souffrances ne lui appartiennent pas.
« J’ai longtemps cru que je pouvais sauver les gens malgré eux. » Peu à peu, elle prend conscience que tout ne dépend pas d’elle. Elle découvre progressivement ce qu’elle appelle le « lâcher-prise », un mot qui lui semblait longtemps étranger. Accepter que l’on ne peut pas sauver quelqu’un malgré lui. Accepter aussi que prendre soin de soi n’est pas abandonner les autres.
C’est précisément à ce moment-là que la Manche apparaît.
Le déclic et un nouvel objectif : traverser la Manche
A l’origine de son projet : un stage de natation en eau libre. Salima découvre une autre façon de nager. Des nageurs moins préoccupés par le chronomètre que par l’expérience elle-même. Un autre rapport à l’eau. Au corps. Au temps.
L’idée fait son chemin. Elle ne sait pas encore exactement pourquoi cette traversée l’appelle. Mais elle sent qu’elle contient quelque chose d’essentiel. Peu à peu, la Manche cesse d’être un simple objectif sportif pour devenir le symbole d’une transformation intérieure.
« La Manche, c’est à la fois l’aboutissement et le vecteur. »
C’est l’aboutissement d’un chemin d’émancipation, tout en maintenant un lien profond avec ses attaches, comme un fil tendu entre deux rives. Car cette traversée, Salima ne souhaite pas seulement la réaliser pour elle-même. Elle a choisi de la dédier à sa mère, Lise, emportée par la maladie de Parkinson, et de soutenir France Parkinson à travers sa collecte de fonds.
« Ce n’est pas ce qui nous arrive qui compte. C’est ce qu’on fait avec ce qui nous arrive. »
Cette idée dépasse largement la traversée de la Manche. C’est l’apprentissage d’une vie.
Apprendre à faire avec. Avec la perte d’un proche. Avec ce qui échappe. Avec ceux qu’on aime, que l’on ne peut pas protéger ou sauver malgré eux. Avec le temps qui passe, aussi, et les limites que le corps impose désormais.
Au fil des années, Salima apprend à nager autrement car vieillir oblige à renoncer à certaines performances. Mais renoncer n’est pas abandonner.
« Il faudrait apprendre à faire autrement, pas refaire comme avant. »
Elle parle volontiers du vieillissement comme d’un deuil. Le deuil de la personne que l’on était. Mais aussi la possibilité de devenir quelqu’un d’autre.
Dans l’eau, elle apprend aussi à écouter son corps. Elle raconte avec émotion ses premières immersions prolongées dans une mer à douze degrés. Le froid. Les douleurs. Puis, soudain, quelque chose bascule.
« C’est la première fois de ma vie que le corps prend le dessus sur la tête. »
Dans ces eaux libres et froides, Salima cesse, enfin, de tout contrôler. Ce qu’elle recherche désormais n’est plus la victoire, mais l’expérience elle-même : être pleinement présente à ce qui se passe, accepter ce que le corps propose, sans chercher à reproduire la sportive qu’elle a été.
« Maintenant, je nage pour moi. »
Et c’est peut-être là que réside le véritable exploit. Pas dans les kilomètres parcourus. Ni dans les heures d’effort. Mais dans cette capacité, conquise au fil des années, à déplacer son regard sur sa propre histoire.
Longtemps, Salima raconte, elle parlait de sa vie en pleurant. Aujourd’hui, elle la raconte avec le sourire. Parce qu’elle sait désormais que rien de ce qu’elle a traversé ne la résume.
Aujourd’hui, Salima ne prétend pas avoir vaincu ses peurs. Elle doute encore. Elle imagine souvent le pire. Le chemin continue. Mais quelque chose demeure.
« Je veux être là demain. Pour voir. »
Article rédigé par Véronique Cayado, Docteur en psychologie spécialiste du vieillissement




